1. Pensez-vous que... ?
  2. Sondages, mode d'emploi
  3. Sondages et médias : Je t'aime, moi non plus
  4. De la mauvaise utilisation des sondages
  5. À manier avec précaution
  6. D'après nos résultats...
Louise Pluyaud, Pauline Thuillot, Vincent Souchon and Baptise Piroja-Pattarone

Sondomania

Quelle place occupent les sondages dans l'espace public ?

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Quelle place occupent les sondages dans l'espace public ?
Pensez-vous que... ?

Impossible de passer à côté. Dans les pages du Parisien, les analyses du journal télévisé de France 2 ou en Une de votre quotidien local, les sondages sont omniprésents. Dès lors que surgissent les échéances électorales, les études Ifop ou BVA se multiplient et s’affolent.

Indispensables au débat public, les sondages permettent par exemple aux électeurs – qui ont de plus en plus de mal à s’en passer – de connaître les intentions de vote pour tel ou tel parti à l’issue des prochaines élections. Quel sera le score du parti majoritaire ? Perdront-ils autant d’élus que les politologues le laissent entendre ?

Citoyens, médias, experts et politiques ne s’en privent plus. Devenus de nos jours une véritable institution et une nécessité dans le paysage médiatique, les sondages produisent de l’information. On y apprend ainsi, avec une apparente exactitude, l’opinion de l’ensemble des Français grâce à la méthode des quotas. Sondages et analyses politiques sont aujourd’hui indissociables. Ils nous offrent une photographie précise des sensibilités politiques et idéologiques d’un pays. Et tout cela avec une marge d’erreur réduite.

Le tableau pourrait être idéal s’il ne régnait pas dans l’air un sentiment de défiance. Tout en étant dépendants à ces chiffres, les représentants politiques, les analystes, les journalistes et le peuple parlent aussi à l’unisson pour tirer à boulets rouges sur les sondages.

Au cœur de cette controverse : plusieurs problèmes. Côté politique, il est fréquent de pointer une incompatibilité entre étude d’opinion et débat. Peut-on débattre quand on connaît à l’avance les résultats, fustigent certains. La constante publication de ces enquêtes tend à manipuler l’opinion et influencer le vote, réprouvent d’autres. Si tout le monde s’accorde à défendre la fiabilité de la méthode des sondages, il reste encore des questions sans réponse. Toutes les opinions ne se valent pas : comment mettre sur le même plan un électeur peu informé et un sociologue avisé ? Existe-t-il réellement une opinion publique ? Les médias abusent-ils des sondages ?

Tel un mode d’emploi qui s’appliquerait à un outil démocratique de plus en plus controversé, ce web doc part de l’essence même des sondages en retenant ses principaux points de tension. De l’épisode 2002 à l’engouement des études sur l’immigration, plusieurs polémiques mettent effectivement en avant la nécessité de les manier avec précaution.

Avant d'aborder les liens entre médias et sondages, parfois étroits, parfois distendus dans une deuxième séquence, ce web-documentaire part du point de départ : la construction d'un sondage d'opinion. Puis la troisième séquence reprend l'échec de l'éfficacité des sondages en 2002 et le filon des enquêtes sur l'immigration pour mettre en avant les limites de cet exercice. Enfin pour clore cette enquête, la dernière séquence s'impose comme une mise en garde : ses atouts et ses faiblesses font du sondage un outil puissant mais forcément difficile à manipuler.

Sondages, mode d'emploi

L'art délicat de la formulation des questions
 

Les sondages sont-ils vraiment neutres et impartiaux ? Les questionnaires ne sont-ils pas construits de manière à susciter certaines réponses ? Après l’étude de plusieurs sondages sur l’immigration, il apparait assez facile de modifier quelques questions pour pimenter les résultats d'une enquête. Tour d'horizon des petites manipulations qui peuvent changer le bilan d'un sondage.

L’utilisation des questions fermées

Lorsqu’on soumet à un individu une question ouverte, il peut y avoir, en fonction de la question posée, une réticence à exprimer certaines idées (racistes, xénophobes, politiques…), peu valorisées dans la société. Une question fermée, en revanche, est plus susceptible de « déculpabiliser » l’interviewé en lui délivrant directement la formulation des idées, face auxquelles il n’a plus qu’à signifier son accord ou son désaccord.

Certaines enquêtes usent et abusent de ce procédé pour tendre des perches à leurs sondés afin de leur soutirer des déclarations chocs. C’est par exemple le cas dans le sondage réalisé par le CSA fin 2012 pour la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH). Le sondé y est invité à dire s’il est tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout avec les propositions suivantes :

- Les Français juifs sont des Français comme des autres.

- Les Français musulmans sont des Français comme les autres.

- Les gens du voyage de nationalité française sont des Français comme les autres.

- La présence d’immigrés est une source d’enrichissement culturel.

- Il y a trop d’immigrés aujourd’hui en France.

- Aujourd’hui en France, on ne se sent plus chez soi comme avant.

- Il faudrait donner le droit de vote aux élections municipales pour les étrangers non européens résidant en France depuis un certain temps.

- Il faut faciliter l’exercice du culte musulman en France.

De la même manière, l’étude réalisée par l’IFOP pour Valeurs actuelles en octobre 2013 propose aux sondés d’approuver ou de désapprouver des déclarations polémiques :

-Il faut passer d’une immigration subie à une immigration choisie.

-On en fait plus pour les immigrés que pour les Français.

-L’immigration est une chance pour la France.

-Les pouvoirs publics luttent efficacement contre l’immigration clandestine.

Avec ces propositions, l’enquête permet d’exprimer une opinion jugée tabou dans la société, opinion qui n’aurait peut-être pas été « avouée » avec des questions ouvertes. Dès lors, si nos suppositions se vérifient, les résultats d’un tel sondage sur l’immigration, avec des questions fermées, risquent de varier et de laisser apparaitre des positions plus brûlantes. Le choix des questions ouvertes ou fermées pourrait alors influer sur les résultats.

L’échelle de réponses

Un bon questionnaire doit répondre à certaines règles et notamment l’échelle des réponses, qui revêt une importance cruciale. L’échelle de réponses doit être équilibrée et comprendre une réponse médiane afin que toutes les nuances d’opinion puissent s’exprimer. Si une échelle de réponse est déséquilibrée on risque d’avantager des réponses positives ou négatives.

Le sondage réalisé fin 2012 par le CSA pour la CNCDH est une bonne illustration. Il demande au sondé de déclarer s’il considère qu’il est « plutôt raciste », « un peu raciste », « pas très raciste » ou « pas raciste du tout ». L’enquête propose à l’interviewé trois réponses (sur quatre) qui l’amèneront à dire qu’il est raciste à un degré plus ou moins fort. Il n’y a pas d’équilibre entre les modalités positives et négatives de réponses puisque les modalités négatives l’emportent. Ce qui augmente la part des personnes se déclarant raciste. 

Dans la plupart des sondages étudiés on observe l’absence de réponse dite médiane. De plus, la possibilité de ne pas se prononcer n’est pas systématiquement précisée.

Ainsi, l’enquête CSA/ATLANTICO réalisée en octobre 2013 en réponse à l’affaire Léonarda pose la question suivante : « À propos de la polémique sur l'expulsion de Léonarda Dibrani et de sa famille, diriez-vous que le Président de la République a su faire preuve d'autorité ou n'a pas su faire preuve d'autorité ? ». Ce sont les uniques possibilités de réponses proposées aux sondés, ce qui ne laisse pas de place à une réponse nuancée.

Ce type de procédé n’est pas anodin dans l’élaboration d’un questionnaire, puisqu’il incite le sondé à choisir une réponse, alors qu’il préfèrerait peut-être s’abstenir de répondre sur un sujet donné ou donner une réponse non proposée. En quelque sorte, on « oblige » l’interviewé à choisir son camp, ce qui n’est pas sans conséquence sur les résultats.

L’importance du vocabulaire

La formulation des questions d’un questionnaire est un élément fondamental de sa construction car celles-ci doivent être neutres et comprises de tous. Pour ce faire il est nécessaire d’employer un vocabulaire précis. Si le vocabulaire utilisé n’est pas assez neutre, les réponses risquent d’être biaisées.

Un bon exemple est le sondage réalisé en octobre 2013 par l’IFOP pour Valeur actuelles. Il nous apprend qu'en 2009, 47 % des sondés estimaient qu'"il y a trop d'immigrés en France" et qu’ils sont désormais 69 %. Le « trop » induit qu’il y aurait une limite à ne pas dépasser et fait référence à un discours d’exclusion.  Cette limite est subjective, la compréhension de la question va donc varier d’un individu à l’autre.

De même, il est demandé au sondé « s’il faut passer d’une immigration subie à une immigration choisie». Le terme « subie » implique une connotation négative de l’immigration. Dans cette phrase il y a déjà une assertion. On ne demande pas s’il faut revoir notre processus d’immigration mais s’il faut passer à celle que propose le sondage.

Le même phénomène est en œuvre dans l’enquête d’octobre 2013 de BVA pour CQFD sur iTélé et le Parisien. Portant sur l’affaire Léonarda, l’étude cherche à savoir si les sondés ont « été choqués par l’interpellation de la jeune kosovare Léonarda ? » Pourquoi recourir au terme « choqué » et ne pas simplement demandé de manière neutre « Qu’avez-vous pensé de l’affaire Léonarda ? » Utiliser « choqué » biaise la question et suppose que cette expulsion doit susciter l’émotion.

La même enquête sur l’immigration tombe aussi dans le piège. La question suivante est par exemple posée :

« Vous, personnellement, pensez-vous qu’il faut réformer les règles de l’immigration pour mettre fin à l’acquisition automatique de la nationalité française pour les enfants nés en France de parents étrangers ? »

L’utilisation de « il faut » n’est pas neutre et peut influencer les résultats car il induit une nécessité.

Les modalités de réponses offertes aux sondés peuvent avoir des effets sur les résultats obtenus. Proposer des questions ouvertes ou fermées, la variation dans l’échelle de réponses, l’indication ou non, au sondé, de la possibilité de ne pas répondre aux questions posées ou encore le choix du vocabulaire sont autant d’éléments susceptibles de jouer sur les réponses et donc, sur les résultats d’une enquête. Attention toutefois, cette étude de cas nous permet de mettre en avant certains procédés de construction des questions mais pas de mesurer l’influence concrète sur les sondages.

Sondages et médias : Je t'aime, moi non plus

« L’opinion ne se laisse pas guider par les sondages »

Entretien avec Henri Vernet, rédacteur en chef adjoint du Parisien-Aujourd’hui en France, en charge du service politique.

Pensez-vous que les médias accordent trop d’importance aux sondages ?

A partir du moment où c’est moi qui en suis le consommateur, je ne vais pas vous en dire trop parce que je me tirerais une balle dans le pied. Le sondage peut sembler être une solution de facilité mais en même temps il est vraiment utile.

Par exemple, pour les municipales, Le Parisien a fait des opérations spéciales, d’une durée d’une semaine dans cinq villes : Lille, Marseille, Nice, Toulouse et à Strasbourg. Pour lancer ces semaines-là on a utilisé un sondage important concernant les intentions de vote et les perspectives électorales dans ces villes. Dans ce cadre-là, le sondage ne constitue jamais un usage abusif, au contraire il s’agit d’un message qui va susciter un intérêt, qui va souligner un enjeu.

De la même manière, faire des sondages sur Paris, arrondissement par arrondissement, permettait de souligner la complexité de l’élection. C’est un enjeu pédagogique et dans ce cas là je dirais que non, il n’y a pas eu trop de sondages.

Le sondage est-il un commentaire de l’actualité ou une information en elle-même ?

Les deux à la fois. C’est un éclairage de l’actualité et cela devient une information quand le sondage montre un rapport de force, un phénomène politique inattendu.

Par définition, un sondage est un reflet de l’opinion et pas un fait avéré mais c’est quelque chose qui vous aide à comprendre une situation politique, à cerner les enjeux. Cependant il est vrai qu’il a plus ou moins de puissance d’information, de révélation…

Dans la majorité des cas ce n’est qu’un outil qui doit vous permettre de construire une analyse politique. Dans bien des situations le sondage est indispensable à une analyse, à un éclairage politique.

Il ne faut pas non plus que le sondage devienne prétexte à créer de l’actualité, c’est évident. Ce qu’on veut au Parisien c’est avoir un bon équilibre. Ce qui doit d’abord motiver les dossiers c’est l’information brute, le sondage ne doit pas devenir une recette autour de laquelle on bâti un dossier, il ne faut pas que les journalistes tombent dans cette facilité.

Les sondages prennent-ils le pas sur le débat d’idées ?

C’est un travers auquel il faut faire attention. Il ne faut pas que les sondages masquent le débat de fond, les vrais enjeux politiques d’une élection ou qu’on se mette à les sous-traiter au profit du sondage. Il va faire du buzz facilement mais l’explication, le décryptage de tel ou tel programme politique serait plus fastidieux.

C’est un risque à ne pas écarter. Au Parisien on essaie justement de ne pas tomber là-dedans, c’est un piège à éviter. Il ne faut jamais oublier d’expliquer - dans une élection présidentielle ou autre - la différence entre tel ou tel candidat, entre la droite, la gauche, les différentes familles politiques et leurs champions. C'est vrai que c'est à la fois plus difficile, plus exigeant, parfois plus fastidieux qu'un bon sondage qui va bousculer, qui va "faire bouger un peu les lignes" entre Marine le Pen, Nicolas Sarkozy, François Hollande et qui sera plus repris à la radio. Mais l'exigence pour les rédactions doit d'abord rester l'explication, la révélation ou l'information brute. 

Les sondages peuvent-ils influencer l’opinion ?

Quand on pense aux courbes de popularité, celles de Sarkozy hier, celles de Hollande aujourd’hui, on pourrait se dire que les sondages influencent l’opinion dans la mesure où à force d’entendre, de voir, de lire que la côte de popularité du président baisse, les gens vont se faire une image d’un pouvoir qui est impopulaire, loin d’eux…

Mais c’est vrai que parfois on pourrait se demander s’il n’y a pas une espèce de phénomène d’auto influence : plus on parle des sondages et plus on entretient les gens dans des convictions, en l’occurrence le pouvoir est impopulaire, que les Français n’aiment pas l’Europe… Mais on constate qu’à chaque élection, il y a des surprises par rapport aux sondages. Si on arrive à avoir des surprises c’est bien que les gens gardent leur libre-arbitre, qu’ils sont toujours capables chambouler les choses, notamment au premier tour des élections municipales.

La droite n’était pas attendue si haute et la gauche n’était en général pas attendue si bas. C’est bien la preuve que l’opinion ne se laisse pas guider par les sondages. A première vue, je pense que les sondages peuvent créer un bruit de fond qui va influencer les gens mais je ne crois pas qu’ils façonnent l’opinion.

Ne devrait-on pas mettre plus en avant les marges d’erreur ?

On essaye de le faire à chaque fois. J’ai quand même tendance à faire confiance au sens critique des gens. Ils savent qu’un sondage n’est pas la réalité. Est-ce qu’il faut le rappeler à chaque fois ? Est-ce qu’il faut le redire ? On fait deux pages avec un sondage, on ne va pas passer une demie-page pour dire de faire attention aux marges d’erreur.

Mais par exemple quand on faisait des sondages sur Paris ou sur Marseille pour les municipales, on faisait attention de bien expliquer que c’est délicat de faire des sondages dans des villes où le système électoral est très complexe. On précisait bien que les résultats globaux étaient à prendre avec des pincettes.

Après, il est possible qu’on ne l’ait pas fait systématiquement. Il faut bien reconnaître qu’on ne va pas mettre l’accent sur la marge d’erreur parce que quelque part on tue un peu le produit.

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« Les sondeurs et les journalistes doivent travailler main dans la main »

Entretien avec Adélaïde Zulfikarpasic, directrice adjointe de BVA Opinion. Elle a auparavant travaillé pour l’institut de sondages LH2.

Que pensez-vous de la réception des sondages d’opinion par les médias ?

On a une relation un petit peu paradoxale et ambigüe. On tire souvent à boulets rouges sur les sondages, y compris les médias et d’abord les médias. Mais les médias sont aussi les premiers à s’emparer des sondages, à commenter les sondages quand il n’y a pas d’actualité. Je pense notamment à la dernière campagne présidentielle de 2012. Mon sentiment, en tant que citoyenne, c’est qu’il n’y avait pas de fond. J’étais frustrée sur les débats d’idée et les reportages.

Tous les matins on se réveillait avec un nouveau chiffre sur « X% des Français vont voter pour Sarkozy, X% des Français vont donner leur voix à Hollande… » Les journalistes se précipitent sur cette information mais ne parlent pas de manière approfondie des programmes en matière d’éducation, d’économie ou encore d’écologie.

Je trouve que les médias ont un rapport très ambigu aux sondages. Ils adorent ça et en même temps dès qu’ils peuvent les critiquer ils le font. Quand il faut chercher des boucs émissaires, nous sommes les premiers concernés.

Est-il vrai que les sondages influencent l’opinion publique ?

C’est compliqué mais j’aurais quand même tendance à dire qu’en démocratie, hors échéance électorale, c’est intéressant d’avoir des points réguliers sur ce que pense l’opinion.

L’action politique est sanctionnée par les élections mais entre un instant T et cinq ans après, savoir comment l’opinion juge l’action, ce qu’elle en pense, c’est quand même intéressant.

Après il faut relativiser la place de l’outil. Pour moi c’est un outil d’observation, qui ne doit pas être un outil de prise de décision.  Il peut éclairer en partie la prise de décision mais parmi d’autres outils. Il faut être conscient de la nature de l’outil et lui laisser la place qui est la sienne.

On a beaucoup reproché aux instituts de sondages de ne pas avoir dit que Jean-Marie Le Pen pouvait se qualifier au second tour lors de l’élection présidentielle de 2002…

Tous les sondages d’opinion donnaient Jacques Chirac en tête, Lionel Jospin juste derrière suivi par Jean-Marie Le Pen. C’est vrai que c’était dans un mouchoir de poche et avec les marges d’erreur on aurait pu voir sur la fin de la campagne que le candidat du FN pouvait se qualifier.

Tout le monde a accusé les sondeurs d’avoir présupposé la qualification du président sortant face à l’ancien Premier ministre au second tour sans aborder l’hypothèse que Jean-Marie Le Pen pouvait lui aussi faire la course en tête. De ce fait, les voix auraient été sans doute moins éparpillées à gauche.

Mais l’électeur est adulte c’est-à-dire qu’il vote en son âme et conscience. Les sondages ne sont finalement qu’un outil pour mieux affûter son opinion. Il ne s’agit donc pas d’un débat qui se tranche. Il y a des arguments dans les deux « camps ». C’est compliqué et je pense qu’il faut être prudent quand on utilise un sondage.

Souvent les journalistes ne prennent pas de pincettes, ne parlent pas des marges d’erreur qui parfois placent des candidats quasiment à égalité.  « Le choc de 2002, c’était la faute des sondeurs ! » Oui d’accord. Mais les journalistes aussi ont leur part de responsabilité.

En ce qui concerne l’utilisation des sondages par les médias, que préconisez-vous ?

Un travail de pédagogie et d’accompagnement serait intéressant mais nous ne pouvons pas  le faire seuls. Dans nos sondages il y a des fiches techniques qui alertent : « Attention ces résultats sont à interpréter avec prudence, compte tenu de la taille de l’échantillon les marges d’erreur sont de plus ou moins tant de points… »

Je pense que pour donner aux sondages la place qui doit être la leur, les sondeurs et les journalistes doivent travailler main dans la main, pour notamment éviter des erreurs d’interprétation. 

Il faudrait également communiquer les marges d’erreur, même si selon moi aucun média ne va titrer en disant : « Selon un sondage LH2, en cas de présidentielle demain, François Hollande recueillerait entre 46 et 49% des voix. » C’est moins vendeur et surtout moins sexy. Après c’est aussi un jeu de dupes. On est contents quand on parle de nous, même quand un seul chiffre est repris.

Par exemple, quand on réalise un sondage pour le Nouvel Obs, on leur fait un rapport puis on leur donne les chiffres et enfin ils se servent de notre analyse des résultats pour écrire leur article. Ensuite ce sondage va donner lieu à une dépêche AFP, une dépêche Reuters puis être repris par d’autres médias. A partir de là, on perd la maitrise de l’information, du chiffre. Le travail main dans la main entre l’institut de sondage et le journal ne peut alors plus vraiment être fait de manière significative.

De la mauvaise utilisation des sondages
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Le filon des sondages sur l’immigration

C’est un sondage “France 2013 : les nouvelles fractures” menée par Ipsos en 2013 qui a confirmé les “crispations” de la société française. Parmi la liste des sujets évoqués dans cette enquête, on trouve la défiance envers les hommes politiques ou le vent de pessimisme quant à l’avenir économique de la France. Les conclusions du questionnaire révèlent un pays qui baigne dans la morosité. Et sans surprise, y figure aussi la question de l’immigration : 70 % des personnes interrogées considèrent qu’il y a "trop d'étrangers en France" et 62 % que l'on "ne se sent plus chez soi comme avant".

Récoltés par le Cevipof et la fondation Jean Jaurès, les résultats de cette enquête renvoient à une vague de sondages du même type entre 2013 et 2014. Valeurs Actuelles titre en novembre 2013 “L’immigration n’est pas une chance pour la France” sur les bases d’un sondage effectué par Ifop. Un mois avant, un échantillon représentatif de Français, relayé par le Parisien après une enquête de BVA, marquait sa volonté de réformer le droit du sol. Sur la même tendance, la presse quotidienne et magazine n’hésite pas à diffuser des sondages pour commenter l’affaire Leonarda. Résultat: moins d’un Français sur deux se déclare choqué par l’interpellation de Leonarda selon un sondage BVA pour Le Parisien.

Le traitement de cette problématique devient recurrent pour les médias. Si bien que le lecteur est en droit de se demander si la couverture est orientée, si la formulation des questions n'a pas été instrumentalisée pour influer sur les réponses. Les médias cherchent-ils le sensationnel, ou même à conforter l’opinion des lecteurs ? Prenons en exemple le sondage publié sur Valeurs actuelles cité précedemment. A la question “En fait-on plus pour les immigrés que pour les Français ?” 67% des sondés expriment leur accord. Si une première lecture de la question peut paraître compréhensible, le pronom “on” ne l’est pas vraiment. Que représente-t-il ? Les services publics, les associations, l’Etat ? Autre formulation floue, “Il faut passer d’une immigration choisie à une immigration subie”. Ces deux termes sont-ils vraiment clairs pour tous les interlocuteurs interrogés ? Rien n’est moins sûr.

D’après le sociologue Emmanuel Rivière, le sondage est un irremplaçable outil de connaissance et rend compte des évolutions de l’opinion. Il apparait pourtant que le sondage n’est pas neutre. Elaboré en relation avec des médias (qui possèdent chacun leur propre ligne éditoriale  et donc une forme de subjectivité), les enquêtes d’opinon sont parfois biaisées, comme on a pu le voir avec l’énoncé des questions. Celles-ci peuvent révéler des contradictions, au point qu’on puisse douter de leur fiabilité et de leur neutralité. S’agissant de l’enquête “France 2013”, alors que les Français avancent à 70% qu’il y a trop d’immigrés, la même proportion prétend que ces populations font le travail que les Français ne veulent pas faire. Deux affirmations qui peuvent difficillement coexister. Si l’on peut pointer les contradictions des sondés, la tournure du sondage peut également être critiquée. Les enquêtes au sujet de l’immigration se bousculent mais on peut douter de leur apparente objectivité.

À manier avec précaution
Comprendre les enjeux du débat autour des sondages

Comprendre les enjeux du débat autour des sondages

D'après nos résultats...

Les sondages sont un formidable outil pour la démocratie. C’est la première fois dans l’Histoire de l’humanité que le public peut décrypter avec autant de précision ses différents courants de pensées, ses positions et ses inquiétudes.

Il convient pourtant – comme pour toutes les bonnes choses – de ne pas en abuser. Car utilisés à outrance, les sondages perdent de leur valeur informative. La course au scoop les pousse à produire des chiffres toujours plus provocateurs et polémiques. Le prix à payer en est trop souvent déontologique et la rigueur scientifique des résultats fait aujourd’hui face à un climat de méfiance.  

Si cette tendance se poursuit, on peut s’attendre à ce que les sondages perdent de leur influence dans les années à venir. Mais ce phénomène pourrait s’avérer bénéfique sur au moins deux aspects. D’une part, il affaiblirait la théorie du «sondage prêt-à-penser», qui accuse les enquêtes d’opinion de mettre à mal le pluralisme d'idées en orientant les citoyens indécis vers des positions majoritaires. D’autre part, laisser moins de place aux sondages pourrait être l’occasion de faire la part belle à d’autres instruments de la démocratie participative. C’est par exemple le cas des débats publics qui tentent de s’attacher aux faits et à la connaissance d’un sujet plutôt qu’à l’opinion publique pour prendre une décision.

En définitive, délaisser les sondages reviendrait peut-être à se recentrer sur les débats d’idées et à donner plus d’importance aux opinions alternatives, plus marginales. Mais la société est-elle prête à laisser de côté un instrument si pratique et si performant ? Rien n’est moins sûr. En tout cas ce n’est pas ce que disent les sondages...